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jeudi 18 mars 2010

Fixisme - l'explication Chevrel

Le cadre étroit dans lequel joue le système graphique de la langue ne permettait pas un nombre illimité d’améliorations. Le vice majeur de l’écriture française est qu’elle ne dispose pas d’assez de lettres pour représenter tous les phonèmes de la langue. Si l’alphabet français s’était prêté naturellement à une réorganisation orthographique d’inspiration spontanée ou populaire, il n’est pas douteux que notre orthographe elle-même n’eût continué à évoluer dans le sens de la simplification. Mais si l’on se refuse à mettre en cause l’économie générale et la référence à l’étymologie, si l’on renonce à la création arbitraire de lettres totalement nouvelles, il faut admettre que, au terme de la période considérée, la grande majorité des modifications structurelles possibles ont été réalisées.
(...) Le courant d’évolution orthographique (...) se tarit précisément parce que, dans le cadre traditionnel qui est resté le sien jusqu’au bout, il est d’une certaine façon arrivé alors presque au terme de sa course.
 
Chevrel, André, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, 2006, éditions Retz, Paris, p. 129


* * *

Notre alphabet ne se prêterait pas à une «réorganisation orthographique d’inspiration spontanée et populaire», donc? Voilà une explication qui se fracasse sur l’impitoyable évidence de faits nouveaux. Les contextes social et technologiques ont changé. On n’a jamais tant écrit. Tout le monde. Et cette «réorganisation d’inspiration spontanée et populaire» se fait... sans nous.

mercredi 3 février 2010

Bon à jeter!


Cette semaine, sur Mauvaize langue, on a parlé de participes passés pronominaux. La citation du jeudi, quoique quelques jours en retard, n'y échappera pas.

Que de complications, souvenez-vous, lecteurs. [...] Un accord qui s'effectue tantôt avec le sujet, tantôt avec le complément d'objet direct, et tantôt, inopinément, sans crier gare, échoue. Des exceptions en cascade.
[...]
La quasi-totalité de ce fatras est bon à jeter.

En regard, la linguistique stipulera que le participe passé est au fond un adjectif et qu'il s'accorde avec «le nom auquel il se rapporte». Si le se accolé au verbe est caduc, la question «qui ou qu'est-ce qui est PP?» repérera le donneur d'accord; si le se est persistant (indispensable à la forme et au sens), la question «qui ou qu'est-ce qui s'est PP».

Un zeste d'histoire montrera pour le surplus comment la loi non écrite du «moindre effort» a bloqué le donneur d'accord postposé au participe: Pierre et Marie se sont serré la main en partant; «qu'est-ce qui est serré?» la main (accord théorique du PP au féminin singulier, n'était que les copistes médiévaux, aynt laissé le PP provisoirement invarié, mais le donneur d'accord débusqué, oubliant au fil de la plume de revenir en arrière, rataient l'accord une fois sur deux, et que les grammairiens du XVIe ont coulé la tendance en doctrine).


Cerquiglini, Bernard; Corbeil, Jean-Claude et al. Le français dans tous ses états, «Décrire ou prescrire», Champs Flammarion, 2000, pp. 57-58. 

jeudi 28 janvier 2010

Morceau choisi du jeudi

Puisqu’on s'intéresse aux anglicismes, ces jours-ci:

Le stock lexical natif [de l’anglais] (d’origine anglo-saxonne) est en grande partie monosyllabique, donc léger à manier. De plus, les ressources de la métaphore et de la métonymie prennent le pas sur les formations savantes (pain killer par exemple pour antalgique). D’où un lexique fondamentalement imagé, concret et dépourvu d’opacité. Le français présente les tendances inverses.

[...] il est clair que la structure même de la langue en facilite l’expansion.1

Marina Yaguello, à propos des facteurs internes qui facilitent la prospérité turbulente de l'anglais, dans le collectif «Le français dans tous ses états».



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1 Cerquiglini, Bernard; Corbeil, Jean-Claude et al. Le français dans tous ses états, Champs Flammarion, 2000.

samedi 23 janvier 2010

Cacographie


Une orthographe en vérité gothique, embarrassée de lettres superflues et de références étymologiques, comme les tours de Notre-Dame sont embarrassées de gargouilles; une orthographe qui sent le grimoire, les officines ténébreuses et le chat fourré. Car c’est au monde grouillant de la bascoche qu’est attribuée cette complication, petit personnel augmentant ses gains en tirant à la ligne, demi-savants étalant leur science illusoire. L’accord est si général contre ces grimauds du grimoire, qui ont transformé «la belle orthographe du XIIe siècle, si nette et si sobre, en une cacographie pédante, hypertrophique et grossière» (Charles Beaulieux), qu’il convient d’y regarder de plus près.

(Caricature du réformisme orthographique du XVIe siècle par Bernard Cerquiglini)

[...] les copistes de la fin du Moyen Âge ont compris que l’écriture est la forme permanente de la langue; offerte à la contemplation: elle requiert du volume, de l’élégance, voire de l’apparat. L’habit latin est un brevet de noblesse.


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Cerquiglini, Bernard; Corbeil, Jean-Claude et al. Le français dans tous ses états, Champs Flammarion, 2000.

mercredi 13 janvier 2010

Le « bien-perler » et le bon usage: morceaux choisis


Au Québec

« Au Québec, chaque fois que les oiseaux volent pas, que la vie est poche et que le ciel est moche, lorsque les chats sont nerveux et les enfants malcommodes, chaque fois que les urgences débordent, que les ponts sont bloqués, que les portes d’ascenseurs coincent, quand le taux des suicides dépasse le taux des décrocheurs et des licenciements, que le niveau de l’eau baisse et que la fréquentation du bingo et des assemblées du PQ est en régression, quand on a usé de tous les atermoiements, étiré tous les délais, épuisé tous les recours, bref, quand on ne peut plus tergiverser, "branler dans le manche" ou "staler" plus longtemps…

Le temps est mur pour lancer une campagne du bon parler français. (...)

Lorsque rien ne va plus, blâmez l’orthographe et la grammaire pour toutes les fautes de la société. »

Jean-Claude Germain, 
allocution présentée dans le cadre des 30 ans de la loi 101


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Aux États-Unis

« In fact, one of the greatest joys a white person can experience is to catch a grammar mistake in a major publication. Finding one allows a white person to believe that they are better than the writer and the publication since they would have caught the mistake. The more respected the publication, the greater the thrill. If a white person were to catch a mistake in The New Yorker, it would be a sufficient reason for a large party. »

Stuff White People Like

En France

« Des remèdes? Repenser l'enseignement à l'école (moins de grammaire prescriptive, et moins tôt, plus de linguistique descriptive, et plus tard), basculer la dictée de son piédestal (de pair avec les pernicieux concours qui, assimilant abusivement la chair et le vêtement, contribuent à l'y maintenir en cultivant l'aberration et en traquant le digraphisme).

Écouter la voix « clamans in deserto » des linguistes les plus autorisés, anciens et modernes. »

Marc Wilmet, « Décrire ou prescrire », Le français dans tous ses états, p. 60, Champs – Flammarion, 2000.