samedi 23 janvier 2010
Cacographie
Une orthographe en vérité gothique, embarrassée de lettres superflues et de références étymologiques, comme les tours de Notre-Dame sont embarrassées de gargouilles; une orthographe qui sent le grimoire, les officines ténébreuses et le chat fourré. Car c’est au monde grouillant de la bascoche qu’est attribuée cette complication, petit personnel augmentant ses gains en tirant à la ligne, demi-savants étalant leur science illusoire. L’accord est si général contre ces grimauds du grimoire, qui ont transformé «la belle orthographe du XIIe siècle, si nette et si sobre, en une cacographie pédante, hypertrophique et grossière» (Charles Beaulieux), qu’il convient d’y regarder de plus près.
(Caricature du réformisme orthographique du XVIe siècle par Bernard Cerquiglini)
[...] les copistes de la fin du Moyen Âge ont compris que l’écriture est la forme permanente de la langue; offerte à la contemplation: elle requiert du volume, de l’élégance, voire de l’apparat. L’habit latin est un brevet de noblesse.
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Cerquiglini, Bernard; Corbeil, Jean-Claude et al. Le français dans tous ses états, Champs Flammarion, 2000.
Langue et prestige
L’histoire de l’histoire du français nous révèle que, depuis la renaissance, la recherche de la filiation véritable du français donne lieu à des tensions idéologiques pas encore tout à fait éteintes aujourd’hui (voir «Le français ne vient pas du latin», l’ouvrage d’Yves Cortez ou le billet de ce blogue). Les recherches comparatistes d’alors se penchent sur quatre langues candidates à la maternité du français: le latin, le grec, le celte et l’hébreu. Puis on postule, pour régler le problème des différences de structure importantes qui semblent éloigner le latin classique du français moderne, un latin vulgaire dérivant du latin classique, chaînon manquant entre les deux langues.
Si les historiens de la langue se rassemblent, depuis le 19e siècle, autour de la thèse du latin vulgaire comme langue mère du français, les écrits à l’appui de l’origine celte trouvent un soutien marginal continu depuis le 18e, souvent motivé par un sentiment nationaliste:
[...] nous ferons voir que, si l’on excepte un certain nombre de termes relatifs aux lettres, aux arts et aux sciences, termes empruntés par nous au latin, qui les avait lui-même empruntés au grec, la langue française est entièrement originale et nationale, même dans les mots usuels qui lui sont communs avec la langue latine.1
L’argument essentiel de ceux-là pour refuser ce qu’ils appellent «le dogme académique» n’est pourtant pas absurde:
Le moyen d’accueillir sans rire une doctrine d’après laquelle six millions de paysans gaulois, disséminés dans des provinces isolées, se seraient tous entendus, laboureurs, pâtres, bûcherons, mineurs, matelots, sans exception d’une seule contrée, d’une seule vallée, d’un seul village, d’une seule famille, pour oublier tous à la fois leur langue nationale, celle dans laquelle ils nommaient leurs travaux, leurs outils, leurs animaux domestiques, celle qu’ils employaient avec leurs femmes et avec leurs enfants, et se seraient spontanément mis à parler latin, lorsque, de nos jours, sous nos yeux, l’élite de la jeunesse, guidée par les meilleurs professeurs, pâlit sept années sur la langue latine, sans réussir à la parler couramment?2
À cette objection, les historiens de la langue, dont Bernard Cerquiglini, répondent:
[...] le gaulois s’éteignit en Gaule, pour des raisons qui tiennent plus au prestige de la culture romaine (routes, administration, écoles puis le christianisme) qu’à une quelconque coercition […]3
Puissance du prestige culturel encore illustrée plus loin par le cas de conquérants militaires, cette fois, qui renoncent à leur langue adopter celle (le gallo-roman) qu'ils auraient associée à une civilisation supérieure, même en déclin:
L’histoire nous a malheureusement appris que les envahisseurs et les colonisateurs ont coutume de disqualifier la langue des conquis, voire de la faire disparaitre* par le prestige (celtique en Gaule) ou par les armes (langues amérindiennes). Rendus maitres de la Gaule du Nord, les Francs qui avaient [...] la force pour seule culture furent séduits par la civilisation gallo-romane et l’adoptèrent [...].4
(Encore un peu plus tard, l'aristocratie franque devenue gallo-romanophone et finalement bien installée au pouvoir des royaumes du Nord-Ouest, sa façon distincte, parce que germanisée, de causer le gallo-roman aurait été imitée par le peuple. Ainsi, par la force du prestige nouveau de l'élite politique se serait répandue la tendance à laisser tomber les syllabes non accentuées (je simplifie) qui, plus que toute autre spécificité des langues d'Oil, a contribué à faire du français cette langue si singulièrement différente du reste de la famille des langues romanes.)
Invitation à la méditation: «furent séduits par la civilisation gallo-romane et l’adoptèrent». Séduits par la modernité, par le raffinement, par la puissance tranquille de la civilisation maîtresse du monde. Comme cela paraît étrangement plausible aujourd’hui, quand on observe l’inclination presque amoureuse du managériat et du commerce français pour le langage de la Pax Americana.
Le Future, les gars, le Future!!!
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* L’ouvrage applique les rectifications orthographiques.
mardi 5 janvier 2010
Le français ne vient pas du latin

Nouvelle décennie, nouvelle étymologie : le français ne vient plus du latin, mais d’un italien ancien dont ne subsiste aucune trace écrite.
C’est la thèse défendue par feu Yves Cortez, obscur « passionné par l’étude des langues », dans Le français ne vient pas du latin, publié en 2007 chez L’Harmattan.
Pour étayer son hypothèse (qu’il appelle « découverte » ou « révolution »), Yves Cortez développe sept arguments (qu’il appelle « preuves »), selon une méthodologie discutable (qu’il appelle « rigueur scientifique ») fondée sur la sélection soigneuse des faits compatibles avec l’hypothèse.
Les 7 arguments d’Yves Cortez pour une révision de la filiation du français
1. Le latin est une langue morte dès le premier siècle après J.-C.
2. Le vocabulaire de base des langues romanes n’est pas latin
3. La grammaire des langues romanes n’a rien hérité du latin
4. Les langues évoluent très lentement
5. Toute l’étymologie du français est fantaisiste
6. Les langues romanes sont quasiment identiques
7. L’ancien français est un français « italianisé »
La majorité de ses arguments sont discutés et parfois invalidés dans le cadre du forum ABC de la langue française, apparemment peuplé d’érudits et de linguistes, sauf la question de l’étrange parallèle évolutif des diverses langues romanes (argument no 6).
Le ton émotif et le manque de rigueur de l’argumentation de Cortez discréditent malheureusement certaines questions pertinentes qui occupent encore les historiens de la langue et qui pourraient donner lieu à des découvertes intéressantes.
Sources sûres
L’ouvrage se clôt sur un Appel aux hommes et aux femmes de bonne volonté tout de gras vêtu, suivi d’un glossaire très « original » et finalement, par une absence retentissante de bibliographie, absence qui boucle cette boucle de suffisance ésotérique initiée par la dédicace : « …pour qu’ils apprennent à se défaire des idées reçues ».
Liens
Le blogue d’Yves Cortez
La langue verte et la cuite (blogue favorable à une révision de la filiation du français)
ABC de la langue française (contre-argumentaire de la thèse d’Yves Cortez)
jeudi 31 décembre 2009
Pallier à

Comme on le sait, l'emploi transitif indirect du verbe pallier, quoique quasi généralisé, est encore jugé fautif par les grammairiens et les dictionnaires:
Hanse:
voici: Pallier est proprement un v. trans. direct
GDT:
Contrairement à l'usage quasi général, le verbe pallier se construit directement avec son complément.
etc.
Ce nouveau régime de pallier s'est probablement imposé par analogie avec remédier à, dont il a fini par copier le sens, ou encore avec le nom correspondant palliatif (à).
Quoi qu'il en soit, la forme fautive pallier à se présente souvent dans le cadre du nouveau sens « remédier à (qqch) », lui-même longtemps jugé fautif par les grammairiens. Le verbe pallier, qui signifie à l'origine « couvrir d'un manteau » (du latin palliare), a longtemps eu pour sens principal « dissimuler (une faute, une faiblesse) ».
Tout ça pour dire qu'en page 159 de l'excellente Histoire de la langue française d'Albert Dauzat (1930), éminent linguiste du tournant du siècle dernier, on peut lire:
Les composés gréco-latins offrent un autre avantage d'une portée innapréciable: ils sont pour la plupart ou deviennent rapidement internationaux, palliant ainsi au morcellement des langues et créant un fonds commun, de plus en plus vaste, de langage cosmopolite.
Vulgarisme étonnant d'un érudit de la langue ou parti pris de progressisme sémantique?
D'après le ton général de l'ouvrage, j'opterais pour la seconde explication.
mercredi 23 décembre 2009
Méduses et temps vétustes

Dans Méduses (troisième roman je crois), Antoine Bréa exhume fort habilement ces conjugaisons qu'on croyait mortes ou, à tout le moins, oubliées des auteurs nés postérieurement à l'invention de la machine à vapeur.
Il était temps qu'on s'y colle!
J’appréciais modérément qu’elle me trouvât, soulignait-elle, pour elle qui revenait de loin, «exotique». L’intéressée était beurrée, sentait la tise montée sur des moulins à vent. C’était agaçant et je ne prisais pas des masses que l’on me traitât comme un aborigène, que l’intéressée me parlât comme à un Antillais.
(p. 75)
lundi 7 décembre 2009
Le français a changé ma vie
J’avais un faible pour le personnage de Stanké qui, sans vouloir m’appesantir en anecdotes personnelles (le dire, c’est le faire?), était copain avec cette inoubliable professeure de français d’un collège de Sherbrooke et de ce fait, avait l’habitude de présenter son livre Des barbelés dans ma mémoire, récit d’un enfant lituanien de la guerre, aux régiments de collégiennes de troisième secondaire qui s’y succédaient.
L’homme avait profondément touché mon cœur de gamine avec ses récits pleins de sensibilité. Je me souviens, en particulier, du petit Stanké dissimulant des croûtons de pain sous les vêtements avant de partir au camp. Et des gros doigts enflés de ce beau monsieur, le vrai, l’adulte, qui témoignaient des disettes et privations de la guerre.
J’ai donc lu Le français a changé ma vie avec un a priori positif; le livre eût été mauvais, je l’eus néanmoins encensé (soyez patients, je pratique les conjugaisons désuètes, épreuve olympique des jeux d’automne, je compte me présenter pour l’équipe du Québec, merci).
J'y retrouve l'homme à tout faire attachant, un poil hyperactif et parfaitement sincère, l'homme qui a vécu la guerre en innocent, qui me plaît toujours autant.
L’écriture n’est pas le souci principal de ce livre. Cela m’étonne puisqu’il y est question d’amour d’une langue, mais on peut pardonner la maladresse stylistique (par exemple, le mot Gaudriole se répète à la page 48 et il ne s’agit pas d’une figure de style, voilà qui n'est pas très habile) sachant qu’il ne s’agit pas de la langue maternelle de l’auteur. On dirait un blogue sur papier en fait. Une diversité formidable de sujets plus passionnants les uns que les autres, traités chacun beaucoup trop succinctement: couleurs locales, variation géographique, changement du sens des mots dans le temps, anecdotes embarrassantes et contresens, réflexions personnelles sur les cultures francophones, langue et sexisme... tous illustrés d’exemples et d’historiettes.
Exemples dont j’aimerais vérifier la validité: est-il exact que Assassiner signifiait « Ennuyer » au XVIIe? Une vérification rapide dans le Robert historique confirme ce que l’on devine, qu’il s’agit d’un sens métaphorique (par ailleurs productif, pensons à Ça me tue, Il m’assomme , etc.) que Stanké aura pris au pied de la lettre, ou mieux encore, comme je l’aime bien, je le soupçonne d’injecter gratuitement dans nos réseaux de ces petites légendes urbaines que chacun prendra pour stricte vérité dans dix ans, vous savez, comme l’origine du mot québécois Quétaine, soi-disant issu du patronyme Keaton, de Saint-Hyacinthe... CELA EST FAUX!...
...mais alimente néanmoins l’étymologie populaire, aussi serais-je bien malheureuse si, mon lectorat prenant de l’expansion par quelque improbable circonstance de la vie, cette dénonciation chagrine venait à saboter véritablement les tentatives charmantes de Monsieur Stanké pour alimenter si espièglement le bassin de nos connaissances linguistiques populaires, lesquelles n’ont surtout pas nécessité d’être vraies.
Un peu comme ce titre de section « Montréal parlait français avant la France », p. 69.
Hum.
mardi 10 novembre 2009
Tintin, Georges Dor et moi

Plutôt par hasard, j'ai mis la main sur Colocs en stock, cet album de Tintin (originalement Coke en stock) "traduit" en québécois oralisant, qui a fait l'objet d'un savoureux billet de Délèque il y a quelques semaines. Je m'attendais à un truc affligeant, rédigé dans une langue fictive, grossière représentation des Québécois imaginée par un alloglosse des vieux pays, tant était dure la critique d'ici à l'égard de cet exercice.
J'ai pas aimé:
Il est vrai que le titre est ridicule.
Qu'un reporter de la mi-siècle-dernier s'exprimant en langue populaire (C'te zouve-là!) anéantit la crédibilité de l'histoire (ce que le titre avait déjà fait, de toutes façons).
Que la mise en graphie de certains phénomènes oraux (pas toujours exclusivement québécois d'ailleurs... les tournures françaises autochtones d'Amérique sont plus rares qu'on ne le croit) est aléatoire, limite incohérente (ex.: *quossez que (p. 1) mais quossé (p. 3)).
Ajoutons que tout au long du "texte", on confond "parler québécois" et "parler français familier" (C'est pas, et autres élisions courantes à l'oral).
J'ai aimé:
Pourtant, déformation académique de linguiste sans doute, j'ai apprécié la justesse et la richesse des expressions choisies par Yves Laberge (J'vous en passe un papier, Ne pas l'emporter en paradis, Patiner dins coins, Être sur la trotte, Arranger le portrait...).
La couverture des québécismes est astucieuse, généreuse, à un degré qui, je l'admets, fait sentir la "liste de mots à ploguer" par moment (connaissez-vous l'expression Ou c'est qu'on peut vous toucher? Moi non plus).
Mais on sent que la recherche a été menée avec sérieux, que l'auteur a réfléchi sur sa langue. Certaines observations sont subtiles, comme le relâchement des contraintes sémantiques sur l'objet de 'dire', dans Dire son adresse.
L'ensemble du lexique choisi contient peu d'anglicismes (Laberge nous fait une fleur, sur ce coup-là!) et de nombreux mots bien français aux consonnances poitevines.
Tintin et moi
Attention, je ne dis pas que j'ai dévoré cette bédé d'un couvert à l'autre, ni que sa lecture m'a provoqué des palpitations. Tintin, en wallon, en québécois comme en nain de jardin, c'est ennuyant à crever. Conçu pour faire voyager le garçonnet des années cinquante dans univers colonial réconfortant, l'eunuque belge a mal vieilli.
Et justement, soyons honnêtes, on ne lit pas Colocs en stock pour lire Coke en stock dans un dialecte plus intelligible, de même que l'album n'a pas été publié pour rendre accessible la haute culture belge à une horde d'allophones excentrés.
Cet album est un produit commercial, un sous-produit de la série des Tintin, qui fait le bonheur des collectionneurs, et éventuellement celui de quiconque est animé d'une certaine curiosité à l'égard d'usages français exotiques et méconnus.
Tintin pi toé
Seulement comme chaque fois qu'il est question des parlures d'ici, les critiques d'ici se montrent émotifs, et voilà pourquoi je reviens sur le sujet:
"Je trouve vraiment déplorable cette publication de Tintin en pseudo-québecois, qui fait encore une fois paraître le français d'ici comme étant une variété inférieure du français parlé[...]".
Pierre Calvé, "Colocs en stock: erreur boréale", Le Droit
Une variété inférieure
Encore!
Toujours la même histoire.
Français. Populaire. Joual. Ouvrier. Moué. Québec. Toué. Balbutiements. Barbares. Sous-hommes. Cracher par terre. Parler breton. Inférieurs.
Selon quels critères?
Bienvenue dans le champ sémantique inépuisable du mépris.
Quelle que soit la nature et la qualité du patois en question, la précision de son lexique, quel que soit l'intérêt de ses filiations linguistiques, le jugement porté sur ladite variété de langue est le reflet du jugement porté sur la communauté qui l'emploie, et pas autre chose.
Ce jugement d'infériorité porté par le pourtant linguiste auteur de cette critique signe un mol intérêt pour l'histoire de la langue et la richesse des lexiques français ainsi que son grand mépris pour les classes... "inférieures"; pour les parleurs ruraux, familiers, non-diplômés, ouvriers, qui osent colporter des archaïsmes taillés pour la rime riche tels que Amanchure, Champelure, Babine et Margoulette; tels que Bardasser, Crinquer et Embarquer; tels que Vlimeux, Jasant et Malcommode.
Cette erreur de raisonnement, qui entraîne tant de grandes gueules à confondre l'objet de leur "évaluation linguistique" avec l'objet humain de leur profond mépris, donnons-lui le nom du mépris fait homme: le georgedorisme.
Sans savoir toujours l'exprimer de façon nuancée, les Québécois sont vexés qu'on présente systématiquement leurs usages comme formant une variété exclusivement orale, se jouant dans les registres familier à vulgaire. Les critiques de Colocs en stock et de toute oeuvre écrite en langue orale du Québec sentent bien que les variétés de français québécois illustrées dans l'ouvrage ne sont pas celles des classes instruites de la population québécoise, et ce reflet collant de notre passé d'illetrisme et de soumission fait mal.
N'allez pas raisonner qu'à l'écrit et en registre formel, les différences entre français québécois et français-de-France sont trop minces pour illustrer quoi que ce soit de ludique, que nos Partagiciel et Écrivaine n'emplissent pas le bonnet du plus modeste phylactère. N'exposez pas à leur égo identitaire sensible que l'éloignement géographique et le changement de registre sont sources d'inépuisables amusements langagiers (pensez aux 150 petits chefs-d'oeuvre de San-Antonio), et que cela est universel.
Québécois, Québécoises, laissons donc nos homoglottes de là-bas se réjouir de notre différence, ou de celle de votre voisin, si vous préférez, et réjouissons-nous de même.
Avec un peu de confiance en soi, on en arrive à regarder tout ça un peu plus froidement; la langue vit, et heureusement, se diversifie encore, du moins à l'oral, et heureusement, pas encore trop à l'écrit.
Quoique.
lundi 5 octobre 2009
L'amourre d'Alain Rey
Remarquez, cet essai personnel d'Alain Rey n'est pas le premier texte sur la langue française à flirter avec l'émotion. Les débats sur la langue soulèvent l'émotion, les poussées d'hystérie sont même automatiques lorsqu'on aborde dans les journaux certains sujets comme l'utilisation de SMS. L'émotion suscitée est négative en général, voire proche de la panique: "Arrêtez le massacre! Nos jeunes ne savent plus écrire! L'orthographe fout le camp!", etc.
Alain Rey, totalement à contre-courant, couve son sujet ainsi que la réalité d'un oeil énamouré et un rien coquin. Il aborde candidement les questions de bilinguisme comme celle du SMS. Il observe la langue vivante et les profondes transformations qui opèrent dans l'utilisation du code par les jeunes bip-bip sans s'évanouir de frayeur devant l'affligeant constat de la régression morale et spirituelle de l'espèce.
Il prend le code écrit pour ce qu'il est, pure forme:
"Car les formalismes normalisés de l'écriture - des rituels qui trahissent en l'école laïque une religiosité refoulée - favorisent la passion d'obéissance beaucoup plus que la souplesse admise dans la prononciation. Là, règne la tolérance au nom de laquelle des nuées d'adolescents produisent des séquences vocales supposées françaises incompréhensibles pour la majorité des francophones. Et la rigueur disparaît complètement lorsque l'essentiel est en cause, la sémantique, le sens, alors même que la plupart y voient la fonction majeure du langage. Socialement, le faux sens, qui consiste à employer un signe autrement que ne l'exigerait la convention réellement collective qui en définit l'effet, ou à le comprendre "mal", n'est pas une faute. Tout juste un signe d'inculture ou d'étourderie."
- Alain Rey, "L'amour de la langue", pp. 245-246
La sérénité du vieil homme fait grimper les alarmistes au plafond, dont certains sont au moins fichus de paniquer avec grâce et talent:
"Prenant appui sur le fait que « l'avenir est aux couleurs des fantasmes » - on ne saurait le nier -, l'auteur rit des pessimistes ; il se gausse des inquiets (dont je suis), des rabat-joie qui n'ont qu'une confiance limitée, vu l'évolution du monde, dans l'avenir de notre langue. Il les appelle des « Cassandre », sans prendre garde à l'ambiguïté de cette appellation moqueuse, car la petite Cassandre avait raison sur toute la ligne : Troie fut bel et bien détruite, et Priam égorgé."
- Claude Duneton, Le Figaro