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mardi 28 septembre 2010

Rentrée langagière: bêtisier


Septembre. Au mois 1 du cycle annuel de ce que nos médias se plaisent à appeler les «débats sur la langue», lecteurs et chroniqueurs (surtout lecteurs, finalement) sʼéclatent sur les périphéries de lʼactualité aux quatre coins du Web francophone. Rebelote pour les lieux communs, donc. Qui déplore un «phénomène inquiétant», tombant des nues; qui sʼextasie sur la beauté de sa langue. La rengaine. Mais quelques trouvailles aussi, rafraîchissantes.

Mes préférées:

«La maitrise de l’orthographe est devenue un fléau chez les jeunes mais aussi dans le monde professionnel.»
(GazetteInfo, 28 septembre 2010, Dijon)

Un fléau bien timide encore, dʼaprès Le Faso:

«Depuis quelques années, nous assistons à un phénomène inquiétant: celui de la baisse du niveau de maîtrise de la langue française.»
(Le Faso, 3 septembre, Ouagadougou)


(Cʼest ça, quʼelle voulait dire, lʼobscure Gazette de Dijon, au début?)

Fine analyse. Mais encore:

«Tout cela parce que, quelque part, tout ce qui relève de la langue et de la littérature, [sic] est considéré comme l’apanage des gens moins intelligents, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas capables de faire les maths, la physique, etc. Aucun effort n’est pratiquement fourni par les usagers du français, pour améliorer leur maniement de la langue.»
(Idem)

Vexant, non?

Chez les excellents et toujours pertinents correcteurs du Monde, on se permet aussi lʼhypothèse farfelue:

«Curieuse évolution, que l’on pourrait qualifier d’"accord pluriel de proximité", qui voit le verbe, normalement au singulier, se chercher un sujet fantaisiste plus proche que le sien propre, du moment qu’il est au pluriel. Un autre symptôme de cette inflation du pluriel que l’on constate partout.»
(Langue Sauce piquante, Juillet 2010)

Là, je soupçonne lʼironie. On taquine gentiment les rédacteurs pressés qui massacrent lʼorthographe grammaticale: cʼest de bonne guerre! «Accord de proximité»... Désignation flatteuse pour le résultat dʼune absence dʼanalyse grammaticale, comme si lʼon souhaitait attribuer à lʼauteur de la faute une certaine rationalité dans ce petit crime.

Plus insensibles à lʼhumour sont parfois les lecteurs. Ici, Dimitri Boisdet sʼalarme des «constats» précédents:

«Agissons plutôt quand il le faut, comme face à des évolutions grossières parmi lesquelles cette tendance nouvelle à ne plus accorder le verbe avec son sujet, pourtant b-a ba de la grammaire.»
(LeMonde.fr, Chronique dʼabonnés,
«La langue française en danger?», 12 septembre 2010)

Et platement confond, comme vous surement, le français et son orthographe; cet improbable et malheureux système de rustines graphiques (accompagné de son corrollaire, la Faute) mis en place à la va-comme-je-te-pousse pour les mauvaises raisons, dénaturant ainsi le système dʼécriture alphabétique quasi-universel qui était, à lʼorigine, celui du français.

«Dʼautres — intellectuels, linguistes, écrivains — prônent une simplification du français.»
(Idem)


Nʼimporte quoi, je vous dis.

À lʼopposé, pour une dose dʼhumour, de finesse et dʼintelligence, offrez-vous de temps en temps les observations hilarantes et commentaires de lecture de Benoît Melançon sur lʼOreille tendue; les chroniques linguistiques fouillées de Jacques Desrosiers, du BTB; les discussions linguistiques souvent de haut calibre du forum lʼABC de la langue française ou, pour la grande aventure, le voyage intérieur fascinant de Mario Périard, le Don Quichotte de lʼorthographe, sur Ortograf.net.

jeudi 18 mars 2010

Fixisme - l'explication Chevrel

Le cadre étroit dans lequel joue le système graphique de la langue ne permettait pas un nombre illimité d’améliorations. Le vice majeur de l’écriture française est qu’elle ne dispose pas d’assez de lettres pour représenter tous les phonèmes de la langue. Si l’alphabet français s’était prêté naturellement à une réorganisation orthographique d’inspiration spontanée ou populaire, il n’est pas douteux que notre orthographe elle-même n’eût continué à évoluer dans le sens de la simplification. Mais si l’on se refuse à mettre en cause l’économie générale et la référence à l’étymologie, si l’on renonce à la création arbitraire de lettres totalement nouvelles, il faut admettre que, au terme de la période considérée, la grande majorité des modifications structurelles possibles ont été réalisées.
(...) Le courant d’évolution orthographique (...) se tarit précisément parce que, dans le cadre traditionnel qui est resté le sien jusqu’au bout, il est d’une certaine façon arrivé alors presque au terme de sa course.
 
Chevrel, André, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, 2006, éditions Retz, Paris, p. 129


* * *

Notre alphabet ne se prêterait pas à une «réorganisation orthographique d’inspiration spontanée et populaire», donc? Voilà une explication qui se fracasse sur l’impitoyable évidence de faits nouveaux. Les contextes social et technologiques ont changé. On n’a jamais tant écrit. Tout le monde. Et cette «réorganisation d’inspiration spontanée et populaire» se fait... sans nous.

lundi 15 mars 2010

Appel à la tradition


Débat sur l’orhographe: résumé des épisodes précédents

Ce billet s’inscrit dans un dossier sur les arguments classiques du débat sur l’orthographe ouvert l’automne dernier (le dossier, pas le débat). Dans le cadre de ce dossier, nous avons présenté avec plus ou moins d’humour, de mauvaise foi et d’ironie, en général plus que moins d’ailleurs (à tout le moins plus qu’aujourd’hui, si j’en crois le style quasi académique soporifique qui caractérise le début de mon intro, et dont la présente parenthèse, non contente de pasticher les procédés favoris de mon camarade Délèque, gâche l’harmonie) du côté réformiste: l’Argumentum ad populum, l’Argument démocratique, l’Argument fonctionnaliste et du côté puriste, ou conservateur, ou fixiste, ou antiréformiste l’Argument sémantique et l’Argument (généralement fallacieux) esthétique.

L’Appel à la tradition

L’argument implicite de base de la position antiréformiste est un appel à la tradition. Pourquoi changer ce qui est bel et bon, pourquoi vandaliser l’œuvre des anciens, cent fois reconduite par les produits de l’édition imprimée depuis deux cent ans? L’observateur profane voit en l’orthographe française un tout fini et monolithique, donné, en soi, par quelque divinité académique qui en aurait une fois pour toutes fixé les règles (et surtout les exceptions) sur une tablette de marbre originelle, quelque part entre la renaissance et la modernité. Étrange prémisse, en vérité, qui mériterait une longue méditation à elle seule (quelles qualités confèrent à une entité la sacralité requise pour prétendre au statut de monument de conservation? La perfection? Le prestige magique de l’idole?).

Orthographe mouvante

Il nous suffira de rappeler à ceux-là que l’orthographe que nous employons aujourd’hui n’est fixée que depuis 1835, et ce, au terme d’une série de modifications qui furent successivement entérinées par l’usage des imprimeurs, puis celui du public, dans le cadre d’une mouvance assez naturelle. Dans son excellente Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, Chevrel nous rappelle les faits:


(Tableau reproduit à partir de Chevrel, André, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, 2006, éditions Retz, Paris, p. 118)

Que vaut l’immanence de l’i d’oignon sous un tel éclairage?

La tradition? Laquelle, donc?

vendredi 12 février 2010

Le cauchemar des réviseurs

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Elles feraient frémir d'horreur le moins pointilleux des correcteurs.



Seule consolation: Maurice Grevisse, dans son sous-sol, devait se contenter lui également d'une boîte électrique annotée n'importe comment.

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samedi 23 janvier 2010

Cacographie


Une orthographe en vérité gothique, embarrassée de lettres superflues et de références étymologiques, comme les tours de Notre-Dame sont embarrassées de gargouilles; une orthographe qui sent le grimoire, les officines ténébreuses et le chat fourré. Car c’est au monde grouillant de la bascoche qu’est attribuée cette complication, petit personnel augmentant ses gains en tirant à la ligne, demi-savants étalant leur science illusoire. L’accord est si général contre ces grimauds du grimoire, qui ont transformé «la belle orthographe du XIIe siècle, si nette et si sobre, en une cacographie pédante, hypertrophique et grossière» (Charles Beaulieux), qu’il convient d’y regarder de plus près.

(Caricature du réformisme orthographique du XVIe siècle par Bernard Cerquiglini)

[...] les copistes de la fin du Moyen Âge ont compris que l’écriture est la forme permanente de la langue; offerte à la contemplation: elle requiert du volume, de l’élégance, voire de l’apparat. L’habit latin est un brevet de noblesse.


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Cerquiglini, Bernard; Corbeil, Jean-Claude et al. Le français dans tous ses états, Champs Flammarion, 2000.

samedi 12 décembre 2009

Désaccords chez les participes passés

Pierre Foglia écrit ceci dans la Presse du 10 décembre 2009 :

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Cet exercice sur les anglicismes est proposé aux élèves du primaire de la commission scolaire Marie-Victorin (Rive-Sud).

Trouve le bon mot : Caroline a eu (du fun, du plaisir)...

Notez au passage le degré de difficulté. Mais bon, ce n'est pas pour ça que je ronchonne. C'est pour les deux questions suivantes :

Tu as (checker, vérifier) le mot dans le dictionnaire.

Le directeur a (annulée, cancellée) la soirée de danse.

Ce qu'il y a de gênant, ici, n'est pas que des fautes aussi grossières aient pu se glisser dans un devoir scolaire. Ce qu'il y a de gênant, c'est que pas un directeur d'école de cette commission scolaire, pas une enseignante - en supposant qu'ils et elles sachent encore accorder les participes passés et les différencier des infinitifs - que pas un, disais-je, ne se soit fait entendre assez fort pour qu'on retire ce matériel «pédagogique» de la circulation.

Quant aux parents, n'en parlons pas. Sauf celui qui m'a alerté, je suppose qu'ils sont tous très occupés dans le comité de l'arbre de Noël. On les remercie de leur engagement.

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Je me scandalise avec vous, parents et journalistes, du fait que certains professeurs n'ont pas la rigueur d'appliquer une norme (celle de l'accord des participes passés) à laquelle ils astreignent (et on se demande bien comment) leurs élèves.

Rendre les participes passés invariables en français?

Toutefois, il existe une tendance, chez les professionnels de la langue qui ont le privilège de faire partie de mon entourage dont vous devinez certainement qu'il est trié sur le volet, à pousser l'audace réformatrice jusqu'à envisager une réforme de l'orthographe... grammaticale.

Vous avez bien lu, on parle de prélever du lard dans l'accord des participes passés, on parle de rendre ces participes... invariables, dans le cas des accords muets (donc dépourvus de manifestation orale; cela couvre la presque totalité des verbes français, à l'exception d'une partie de ceux du 3e groupe).

Oui, comme en anglais.

Mordre, mordu, mordus, mordue, mordues réduits à mordre et mordu.
Ils se sont battu puis ils se sont aimé.

De cette façon, au moins, pense-t-on dans les meilleures familles, les grands émotions soulevées depuis 20 ans par les toutes petites rectifications recommandées par l'Académie française trouveraient peut-être finalement à se justifier. Et puis sans accord du participe passé pronominal, dont on révise encore les règles quand on a trente ans et plusieurs diplômes de lettres et de linguistique, on gagnerait un temps fou pour enseigner le français à nos enfants, en ne conservant que l'accord en genre audible à l'oral: assise, recluse, close, ouverte...

Pour enseigner le français, enfin :
- l'articulation et verbalisation de la pensée
- l'enrichissement du vocabulaire, la culture de l'expression juste
- la pratique du style
- l'analyse littéraire...

... et pourquoi pas, soyons fous, initiation à la philologie et à l'herméneutique dès la petite école.

Niveler par le haut, libérer leur mémoire et leur temps, éliminer un peu de cette superficialité chronophage pour les inviter à plonger dans la grande culture et les savoirs qui élèvent. Se dégager du temps dans nos programmes scolaires pour réconcilier les jeunes cerveaux avec une histoire civilisatrice des lettres.

J'ouïs un cri d'horreur.

De la langue à l'écriture

Tentons maintenant un exercice de pensée. Imaginons que l'Europe, motivée par le souci de faciliter les communications numériques, entreprenne, comme elle le fit pour les échanges commerciaux en unifiant la monnaie, de sélectionner un alphabet unique qui, désormais, serait employé pour écrire toutes les langues européennes. Ainsi les décideurs auraient à choisir au moins parmi les alphabets latin, hellénique et cyrillique. Reconnaissant d'emblée la richesse inestimable de l'héritage grec, l'Académie européenne de normalisation linguistique ferait consensus sur l'alphabet hellénique.

Les esthètes trouveraient leur compte avec le plus joli des trois alphabets; ses rondeurs appétissantes évoquant la glorieuse et regrettée caroline, si belle, qui déclenche encore les papillons au ventre et les étoiles dans les mirettes du francophile un peu perché.

Comme on convertit aujourd'hui les films VHS au format numérique, il faudrait transférer les classiques des littératures allemande, française, russe, portugaise, danoise, basque, éventuellement balte (héhé) en édition européenne, les retranscrire en ce "nouvel alphabet" unifié. Après une ou deux générations de cohabitation des deux systèmes, les enfants à venir apprendraient exclusivement le nouveau.

Et Stendhal se lirait ainsi :

Υηρ λα φί δϋ ρέπα, ιλ αριυα α ματιιλδ, κι παρλη α γΰλιί, δέ λ'απέλε μώ μητρ.

ιλ ρωγι γύσκω βλά δη ίλϖ.

(Vers la fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l'appeler mon maître. Il rougit jusqu'au blanc des yeux.)

(La phonologie du grec attique comptait, grosso modo, 7 voyelles et 17 consonnes phonologiques et graphiques. Le français compte 20 consonnes et 16 voyelles phonologiques. J'ai donc usé de rustines diacritiques afin de rendre certains sons du français inexistants dans l'alphabet hellénique, comme on le fait avec l'alphabet latin, tout aussi insuffisant pour rendre la richesse phonologique exceptionnelle du français.)

L'orthographe du français est morte, vive l'orthographe.
L'accord des participes passés, aux oubliettes, dans l'écriture du français en alphabet hellénique.

Dès lors, que reste-t-il de notre langue tant aimée? Que reste-t-il des formules sublimes de nos plus grands auteurs? Que reste-t-il du génie de la langue, une fois enterrée la notion même d'orthographe?

Tout.

Les mots, les phrases, les sons, le style, l'esprit, les idées, le contenu, la forme, tout, de la langue française, tout est conservé, malgré l'élimination d'une orthographe ancienne et imparfaite, remplacée par une graphie phonologique (on aurait pu aussi , dans notre nouvelle convention écrite, reconduire les anomalies de l'orthographe traditionnelle que nos yeux ont coutume d'associer à l'alphabet latin, mais remarquez que οιγνον ou encore ηλλες σέ ςοντ εμβραςςεές aurait choqué la rétine).

Exit les choux et les hiboux, exit les querelles autour du 'i' d'ognon, exit l'accord des participes passés, pronominaux ou pas.

Et la langue est sauve.

Pourtant... malgré le lien ténu qu'entretient le code graphique avec l'essence même de la langue, je prétends, moi, qu'il serait dommage de radicaliser la réforme en éliminant l'accord des participes passés, car l'exercice de l'accord est un prétexte à l'analyse grammaticale, que je chéris, car elle fournit aux tâtillons et aux enfileurs de chas l'occasion de poser des questions logiques et d'y répondre.

Que ceux qui ne sont pas contents m'accordent immédiatement, et sans ouvrir leur Besherelle, « elles se sont entendu* dire » et « elles se sont succédé* ».


vendredi 20 novembre 2009

Des barbares et des oignons

Je n'investirai pas plus de temps dans ce commentaire que Patrick Lagacé ne le fit pour le sien.

Contexte: soubresaut orthographique de fin d'automne.

Le bloggueur ouvre les yeux, brutalement, sur un monde nouveau, un monde qui n'est plus le sien, insensiblement manipulé, ici et là, par les barbares de l'érosion linguistique, et constate avec horreur que désormais, même les ministères d'ici et de là-bas, diaboliquement appuyés par des ouvrages de référence trafiqués, complotent pour saboter le confort et la douce tiédeur de la chère orthographe de son enfance.

Coin de table pour coin de table, je lui réponds, mais rapidement!

* * *

PL: Le hic, évidemment, c’est que les enfants qui écrivent « ognon » ne l’écrivent probablement pas en se réclamant de la nouvelle orthographe.

PB: De fait, il est possible que cette graphie de leur main soit plus simplement le résultat de l'application de leur intelligence et de leur connaissance générale de l'écriture alphabétique.

Intuitivement, ils commencent à savoir que le son [o] en syllabe initiale ouverte des mots français issus de l'évolution phonologique lente et naturelle de la langue (par opposition aux emprunts tardifs du grec et du latin) a tendance à s'écrire 'o', et jamais 'oi'.

PL: On va tout simplement fermer les yeux sur un enfant qui « réussit » à écrire « ognon », sans même savoir qu’il peut l’écrire sans le i entre le o et le g.

Tu voulais écrire "avec le i entre le o et le g", sans doute?
Et sans doute "fermer les yeux sur le fait que"?

(Les barbares de l'érosion linguistique sont-ils à nos portes?
Je crois, pour ma part, qu'ils sont installés tranquillement à la table de la cuisine, et depuis toujours, narrant le vide, et que le crime anodin de leur absence de génie ne menace en rien l'intelligence humaine et ses produits.)

Brèfle.

Patrick Lagacé, quand tu écris "le français", j'espère que ce n'est pas en cédant à la facilité d'écrire la seconde voyelle du mot conformément aux règles orthographiques générales, mais bien en sachant que si tu as le droit, en fait la prescription, d'écrire "français" plutôt que "françois", c'est la conséquence d'une réforme qu'en 1835, la communauté linguistique a bien dû se résoudre à accepter, quoique tardivement.

PL: Absurde, évidemment.

Héhé, évidemment...

vendredi 30 octobre 2009

I'lltake it!


La peste soit des actualités!

Une mère désespérante se rate mais réussit ses enfants.

Dans un accident de la route, quatre ados en pièces détachées et une cinquième revole d'un coffre de voiture, qu'on se demandait bien ce qu'elle y faisait.
(Quoi mon pronom relatif? Cet usage du 'que' te semble inesthétique? Quoi? incorrect? Ha mais c'est un hommage à son usage classique. On en recausera devant un bon feu de bois un de ces soirs.)

Un jugement de la cours suprême...

... invalide le segment de loi qui assurait la transmission du français comme langue usuelle (seconde) aux enfants de l'immigration québécoise...

Hélasse, hélasse, hélasse.

Toutes les consternations ont été exprimées, dans les journaux comme dans les salons francophones québécois, au sujet de ce jugement. Je vous épargnerai l'argumentation visant à démontrer qu'en contexte de perte de vitesse du français comme langue usuelle dans la métropole de cette province hésitante, l'espoir de la pérennité française repose dans la francisation des nouveaux Montréalais etc.

Et ferai semblant de m'intéresser à la vision alternative de l'avenir du français en Amérique du Nord, cette vision d'une candeur gamine, selon laquelle une langue menacée dans son milieu survivra à l'expansion gourmande et trop souvent unilingue du dialecte des affaires grâce à son dynamisme, à son charisme, en somme, à sa valeur promotionnelle, au-delà de toute politique.

Pour ne pas gâcher l'ambiance, je ferai mine de croire que, comme au temps d'un autre siècle, ou l'avidité matérielle était publiquement jugée comme vulgaire, la valeur culturelle d'un bien collectif peut rivaliser, en termes de force d'attraction, avec la rentabilité d'un bien concurrent.

Comment faire en sorte, donc, que les immigrants du Québec, qui ont maintenant libre choix, choisissent le français pour leurs enfants?

Tortueux détour par un sujet grave pour aboutir encore au carrefour des obsessions françaises les plus frivoles: l'orthographe!

Débat sur l'orthographe: l'Argument promotionnel

Vrai, si l'on en croit certains tenants de la simplification orthographique, une bonne réforme faciliterait l'apprentissage du français langue seconde ou étrangère et contribuerait à l'expansion du français.

Cet argument fut conçu pour épouser les contours bien définis d'un débat français(de-France, comme précisent parfois les francopériphériques). Voyez comme il est amusant en contexte de tensions linguistiques d'une fédération centralisée au coeur de laquelle cohabitent au moins deux langues de statut inégal:

La charte de la langue française du Québec ainsi que la Loi 101 vont dans le mur. La politique ne sera d'aucun secours à Montréal pour "encourager" les allophones à envoyer leurs enfants à l'école en français. Non. Quelques publicités bien ciblées dans les métros, genre "le français, c'est cool!", dans les toilettes publiques, et un beau ménage dans les diacritiques superflus feront la job.

Mettez-nous une multinationale circasienne et une chanteuse bilingue avec ça, et ça se vendra comme un petit pain chaud!

lundi 19 octobre 2009

Code d'écriture SMS - dossier du Tigre



Toujours dans le contexte des querelles saisonnières d'écriture, Le Tigre nous rappelle qu'une révolution de l'écrit, et pas que pour le français, se profile. Nourrie par la base, elle ne trouve aucun appui chez les lettrés, encore moins chez quiconque âgé de plus de vingt ans. Pourtant, ce code nouveau se répand avec une efficacité qui a de quoi faire rougir les rectifications orthographiques recommandées par... l'Académie française... dont l'adoption traîne en longueur depuis vingt ans.


Ouverture, par Le Tigre, d'un dossier sur l'écriture SMS.
Analyses fines et sans panique.


On ne va tout de même pas les accuser d’avoir manigancé la position des lettres associées aux chiffres du clavier téléphonique, qui fait la part belle au k, plus encore au w. Et c’est ainsi, ironie du sort, que le k, lettre savante en voie de disparition dans la langue française, souvent mal-aimée des collégiens et lycéens car plus difficile à tracer qu’un simple c, connaît un revival qui fait le désespoir des professeurs.


- Laetitia Bianchi, dans "De la mobilité des téléphones et de la langue", Le Tigre, 19 octobre 2009


mercredi 14 octobre 2009

C'est bien plus beau lorsque c'est inutile

Résumé des épisodes précédents: À la guerre comme à la guerre! Comme chaque automne, anciens et maudernes s'arrachent les cheveux autour du débat cyclique sur l'orthographe: simplifier, rectifier, refonder ou fixer dans le granit la convention écrite? Dans cette série de billets, je tente de schématiser le débat en présentant un à un les arguments mastiqués depuis 500 ans, tantôt pour reconduire la tradition, tantôt pour l'éventrer (nous reparlerons du code SMS!), le plus souvent pour l'amender, puis j'établirai des liens entre ces arguments, qui se répondent l'un l'autre. Dans ce réseau de billets courts, linguistes-réformistes affrontent écrivains-antiréformistes, abstraits ou personnifiés au gré de mes humeurs.

Dans les épisodes précédents, nous avons vu, du côté des réformistes, le type socialement correct user de l'argument démocratique, incriminant la difficulté et l'irrégularité du code écrit comme instruments de discrimination sociale. Cet argument a fait bloc avec l'Argumentum ad populum, selon lequel toutes les langues doivent un jour ou l'autre passer par une modernisation de leur orthographe, contre l'argument sémantique des antiréformistes, qui versent une larme à la perspective de voir rejetées certaines de nos pratiques graphiques porteuses d'un sens étymologique, tel le 'ph' issu d'emprunts du grec.


Mais il y a plus.

Jetez un écrivain dans la mêlée et s'élèveront des plaintes à vous déchirer les boyaux. À grands cris, les artistes de la chose écrite défendront l'"esthétique" de "leur" "langue", la coquetterie de l'inutile, le charme de la complication, la beauté du patrimoine, la sagesse de la tradition, l'aura mystique des fossiles de l'histoire de l'écriture du français, en somme, jusqu'à revendiquer, chez les plus radicaux, la création d'une nouvelle liste de pluriels rebelles qui viendrait s'ajouter à celle des choux z'et des hiboux.

J'exagère.

Le sophisme tient dans l'inversion de la causalité amoureuse: l'"esthète" croit que le 'oi' de l'oignon est entré dans l'orthodoxie en raison son esthétisme, alors que, de toute évidence, la chose lui semble pure et jolie, à l'inverse, parce qu'il s'y est habitué, contre toute raison.

La circularité du raisonnement donne le vertige: "c'est la tradition, donc c'est bon", puis "c'est beau, donc il faut le conserver".

L'Esprit français repose entier en cet argument.

L'Esprit français.

En quoi consiste-t-il?
Essentiellement à s'opposer à...
l'Esprit anglais!

Et en quoi consiste l'Esprit anglais?

La pensée pragmatique.

C'est au linguiste, au technicien, au fonctionnaliste, à la pensée efficace, bref, à la pragmatique anglo-saxonne, que s'adresse l'écrivain français lorsqu'il braille, soulevant l'enthousiasme de la foule,

C'est bien plus beau lorsque c'est inutile!!!

mercredi 7 octobre 2009

Langue française - actualités

Orthographe, débat 2009

En cet automne 2009, le débat s'organise autour de l'essai polémique de François de Closets "Zéro faute", dans lequel le journaliste et écrivain règle ses comptes avec ses propres difficultés orthographiques et défend le principe de simplification orthographique.

Ressources linguistiques et normalisation

Entre autres ressources de qualité, le nouveau Portail linguistique du Canada offre maintenant gratuitement l'accès à la base de données terminologique bilingue Termium. Le portail permet aussi d'accéder à FRANQUS, le nouveau dictionnaire de langue française entièrement original et conçu au Québec, de même qu'aux chroniques linguistiques du BTB, parmi lesquelles je vous recommande particulièrement la lecture de celles signées par Jacques Desrosiers.
Les nouveaux venus du Petit Robert 2010, noms propres, noms communs et expressions figées, nourissent la presse ces jours-ci:















    dimanche 4 octobre 2009

    De l'intelligence de la langue et de la clarté de la pensée

    La grammaire est la clarté de la pensée.

    L'orthographe, c'est le génie de la langue française.
    (Alain Bentolila)

    Incantations.

    Creuses?

    Ces formules punchées ont-elle un sens, au-delà de leur apparente vacuité?

    Cette "intelligence", invoquée par les fixistes, qui résiderait dans une consonne muette et les douze graphies du son 'o', est-elle autre chose que le dérisoire objet de culte d'un fanatique de la tradition abonné au Figaro?

    Quelle est la richesse de ce barrage de difficultés érigé au fil des siècles sans autre plan que celui de la contingence de l'histoire?

    L'argument sémantique: orthographe grammaticale et marques étymologiques

    "La deuxième [réforme proposée par André Chevrel] consisterait à supprimer les lettres grecques, le h chaque fois qu’il est étymologique (rhume, thèse et même chœur : tant pis pour l’homonymie) et le y qui serait remplacé par un icycle, système, tyran) ; pour le groupe ph, il suffirait de le remplacer par un f (phénomène, philosophe). " A cela nous répondons tout d’abord qu’une telle proposition s’appuie sur des erreurs : le " i grec " n’a rien d’un " i ", c’est un " u ". De même, le " ph " grec n’a aucun rapport avec un " f " ; c’est un " p " aspiré (pour des raisons propres à la phonétique grecque), raison pour laquelle on l’a transcrit " p " + " h ". Ensuite, nous répondons que maintenir la graphie " ph " permet de rapprocher " op-h-talmique " de " op-tique " ou de " my(o)-ope ", par exemple. Le maintien des graphies permet de travailler le lexique français à partir de semblables rapprochements, et cette légèreté à évincer leur dimension étymologique pose donc un sérieux problème : c’est la possibilité d’accéder à l’explication d’une part importante de l’orthographe lexicale qui disparaît, en sus de la liquidation de l’apport sémantique de l’étymologie."
    - Luc Richer

    Voilà pour le volet étymologique de l'Argument sémantique.

    Et encore Bentolila, à propos de l'orthographe grammaticale:

    "Il faut au préalable distinguer orthographe usuelle et orthographe grammaticale. Tout le monde parle de simplifier l'orthographe, mais ce faisant, on mélange tout. Il est hors de question de simplifier la grammaire, car elle traduit la façon de penser la langue. Accorder des participes, conjuguer correctement un verbe sont des processus fondamentaux. Ils donnent à voir que tel verbe va avec tel sujet, que c'est bien celui-ci qui agit et non un autre, qu'un pronom est d'un genre particulier parce qu'il se rapporte à tel nom, que « laquelle » renvoie à Sophie et non à « Pierre ». Celui qui ne maîtrise pas ça ne parvient pas à structurer le monde et ses catégories. Ce qui transparaît à travers l'orthographe grammaticale est la clarté de la pensée."
    - Alain Bentolila

    L'argument est le même dans les deux cas: s'il fallait rectifier l'orthographe de telle façon qu'elle corresponde plus adéquatement à la prononciation moderne du français, il serait dommage d'éliminer des graphies qui, quoique complexifiant le rapport entre la lettre et le son, sont néanmoins porteuses de sens.

    À cet argument très valable on pourrait toujours répondre que l'apprentissage de l'étymologie peut fort bien se passer de telles traces graphiques, que l'information relative à l'étymologie d'un mot peut-être stockée dans une entrée de dictionnaire sans l'être dans la graphie.

    samedi 3 octobre 2009

    Bienheureux les simples d'esprit

    Gauchistes et bons chrétiens logés à l'enseigne de la réforme invoquent l'Argument moral démocratique, empreint d'altruisme et de noblesse de cœur.

    - André Chevrel

    Remarquez que les premiers, bons sentiments ou pas, se seraient dans tous les cas laissés convaincre par la touche révolutionnaire, la musique du progrès en marche, de la position anti-traditionnelle, alors que les seconds, cultivant la nostalgie des martyrs d'antan, ne ratent aucune occasion d'offrir leur sincérité touchante en sacrifice aux puissantes divinités du cynisme et de l'élitisme. En somme, ils tendent l'autre joue à l'Argumentum ad crumenam et à l'Argument du faux problème.

    Et quand l'écrivain bobo, la tête d'affiche du grand théâtre des lettres françaises, lui bave: "nivellement par le bas! À mort les ignorants! Touche pas à ma langue!" (dont un exemple hilarant, sur lequel je reviendrai, est celui de ce brave vieux Martineau, un peu confus mais pas bien méchant), le bigot, lui, répond: "Bienheureux les simples d'esprit, car ils iront au paradis", ou quelque chose comme ça.

    Autodérision à part, cette pièce maîtresse et difficilement attaquable de l'argumentation réformiste n'en n'est pas moins largement ridiculisée, avec plus de sincérité que moi, dans ce billet cabotin, par nombre de conservateurs autosatisfaits, qui vont souvent jusqu'à soupçonner l'interlocuteur d'être personnellement marqué au fer rouge des difficultés orthographiques rencontrées à la petite école.

    jeudi 1 octobre 2009

    Argumentum ad populum

    "Actuellement, les ouvrages de référence entrent de plus en plus la nouvelle orthographe. C’est un mouvement irréversible qu’on ne peut pas ignorer. L’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, le Portugal, la Grèce, etc., tous ont simplifié leur orthographe. Dans tous les cas, l’écriture a changé, mais sans la moindre conséquence pour la langue. Dès l’âge de huit ans, les petits Italiens connaissent tout de l’orthographe de leur langue. À l’heure d’Internet, le français doit lui aussi simplifier son orthographe. Il en va de sa survie."
    - Aurel Ramat
    L'argument est pratique et produit son effet.
    Il s'agit, pour légitimer une attitude d'interventionnisme orthographique, de faire appel aux exemples des langues de culture (j'adore cette expression! Le petit côté impérialiste frissonnant de satisfaction! Essayons avec le grand 'C' : "langues de Culture"... Brrrr!) qui ont, au cours de leur histoire, procédé à des réformes radicales:
    Ce faisant, le réformiste espère susciter un éclair lumineux chez l'interlocuteur:
    "S'ils l'ont fait, ça prouve bien que les systèmes d'écriture de nature alphabétique (donc à l'origine, essentiellement phonétique, voir l'Argument ontologique) des langues de culture doivent nécessairement s'adapter, à la longue, à l'évolution de la langue orale, vivante!".

    On (en tout cas je, sans jamais avoir déployé d'efforts notables pour étayer mon point de vue) cite souvent les cas de l'espagnol, du russe, du serbo-croate, du chinois (lequel, oui, je sais)... Et pour être convaincant, le réformiste qui s'aventure en ces eaux doit posséder une connaissance encyclopédique de l'histoire politico-linguistique des communautés sus-mentionnées, pour éventuellement faire la preuve que les réserves du clan adverse ne sont pas fondées en ces cas.

    Que la littérature usant de graphies anciennes ne sera pas fichue au rencart.

    Que les rééditions et resaisies feront rouler l'économie.

    Qu'on ne laissera glisser dans l'oubli aucune icône du panthéon du passé.

    Que l'éventuel sens porté par les graphies jetées sera aussi accessible par d'autres moyens.

    Or, quelle que soit l'histoire de l'écriture espagnole, s'il se trouve qu'une réforme a dégraissé par exemple les graphèmes porteurs d'un sens morphologique ou étymologique d'une graphie ancienne, les arguments sémantique et culturel demeurent valables. Une trace perdue est une trace perdue.

    En somme, invoqué légèrement, cet argument tourne parfois à l'Argumentum ad populum, dans un sens élargi.

    Le Ramat de la typographie a fait des petits en Europe

    Le Ramat européen de la typographie de Romain Muller, encore tout chaud, est rédigé entièrement en nouvelle orthographe.

    Court extrait de l'index, déjà disponible sur le Web:

    Maginot (la ligne) 40
    mai 68 (les
    évènements de) 40
    maison 137
    maison (histoire) et
    maj. 36
    maitre (fém.) 144
    majuscules
    — accents dans les
    abrév. et sigles 46
    — accentuées



    Ça vous choque?
    Pas moi.

    Il est d'autres domaines de normalisation langagière en lesquels le Québec fait école...

    Yep, la résistance française ("Le genre est inhérent au nom! Le genre est inhérent au nom!") s'épuise, la pratique de féminisation des titres ("[...] phénomène qui s’inscrit dans le sillage du féminisme nord-américain]*) fait son chemin.

    Anecdote
    Ho, ça me rappelle l'histoire de cet excellent professeur de linguistique de l'Université de Sherbrooke, locomotive, par ailleurs, de l'admirable "Dictionnaire de la langue française" (dictionnaire de contenu entièrement original et québécois), Pierre Martel, pour ne pas le nommer, qui nous racontait cet incident survenu alors qu'il présentait une conférence en France.

    Au cours de sa présentation, certainement exprimée dans une langue impeccable, Martel a fait usage d'un titre de fonction féminisé. Fin des années 1990. À cette époque, la féminisation des titres était encore largement perçue, en France, moins en Belgique et en Suisse, comme le fait d'une horde de femelles américaines hystériques. De fait, un linguiste français de l'auditoire, voyant dans cette parole un acte militant doublé d'une troublante provocation à l'égard de la tradition linguistique française, aurait ainsi, d'après mon souvenir de la narration, interrompu Martel:

    "Monsieur, ceci est puéril et nuisible."

    (de mémoire, hein!)

    Le genre est inhérent au nom, les gars.

    Répétez après moi.

    Tout ça pour vous dire que le Ramat européen est à jour aussi sur les pratiques de féminisation des titres.

    C'est la révolution en marche.
    Une étape de plus de la marche victorieuse et conquérante des normalisateurs d'Amérique francophone.


    ___________________________________
    * Pierrette Vachon-L'heureux, OQLF

    mercredi 30 septembre 2009

    Plus de règles, moins de listes!

    Argument logique (ou fonctionnaliste)
    La colonne vertébrale de l'argumentation réformiste.

    L'argument fonctionnaliste, égrené essentiellement par des linguistes (dont je suis, mais j'ai pas fait exprès!), vibrant hommage à l'Esprit scientifique, puise son vocabulaire dans le bréviaire de la pensée anglo-saxonne: on y vante l'utile, le pragmatique, le prévisible, l'explicable, le cohérent.

    Éliminer les exceptions, les listes de hiboux et de genoux, le par-coeur, pour favoriser un système d'écriture rationnel, dont les règles s'appliquent à tout coup.

    À l'appui de cet argument fort, auquel on oppose habituellement les arguments sémantiques et esthétiques (les arguments forts des méchants immobilistes), j'ai entendu jadis une source évidemment perdue depuis dans les brumes de la taverne (ce qui ne m'empêche nullement de récupérer l'illustration dès que j'en ai l'occasion) raconter l'histoire d'un linguiste russe qui avait calculé, pour le français et pour le russe, le nombre de règles à coder dans un programme informatique pour déduire la prononciation d'un mot à partir de sa graphie.

    Le résultat (nombre de règles et productivité de chacune) devait fournir la mesure de "fonctionnalité", ce qu'on appelle parfois "l'élégance" (souvent associée à l'économie des règles, en modélisation, alors que dans les domaines de l'éthique mondaine et de la pratique du style, l'économie, surtout lorsqu'elle tend vers la pingreté, nous éloigne de tout idéal d'élégance, morale ou esthétique...), du code orthographique de chacune des deux langues.

    D'après mon souvenir, dont je vous interdis de remettre en doute la précision, le savant fou russe avait recensé 5000 règles pour le français, et 10 fois moins pour le russe.

    Y a-t-il un russographe dans la salle?

    Quelqu'un a-t-il en sa possession la référence de cette étude?

    Touche pas à ma langue!

    En guise d'ouverture, décortiquons les arguments, peu nombreux mais inlassablement remâchés, qui composent le débat plusieurs fois centenaire entourant chaque tentative de simplification orthographique.

    Introduction au débat:

    Devant le double constat (sans cesse renouvelé) de l'éloignement progressif entre la norme orthographique et la prononciation du français, d'une part, et celui de la raréfication des locuteurs natifs maîtrisant la norme du français écrit, d'autre part, les réformistes proposent sporadiquement d'apporter des modifications (rectifications, rationalisation, simplification, réforme) à l'orthographe du français.

    Leurs opposants, nombreux, braillards, populaires, flamboyants, lettrés, médiatisés, défendent vervement la tradition. Si j'ai hurlé longtemps mon appartenance au clan des réformistes radicaux, je me range maintenant au centre-gauche du débat.

    Sénilité? Mollissage? Enflasquement?

    Je ne crois pas. Simplement, certains arguments de mes ennemis ont été défendus si brillamment par des Luc Richer et d'autres dont je vous parlerai plus tard qu'ils ont finalement eu raison des miens.