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lundi 15 mars 2010

Appel à la tradition


Débat sur l’orhographe: résumé des épisodes précédents

Ce billet s’inscrit dans un dossier sur les arguments classiques du débat sur l’orthographe ouvert l’automne dernier (le dossier, pas le débat). Dans le cadre de ce dossier, nous avons présenté avec plus ou moins d’humour, de mauvaise foi et d’ironie, en général plus que moins d’ailleurs (à tout le moins plus qu’aujourd’hui, si j’en crois le style quasi académique soporifique qui caractérise le début de mon intro, et dont la présente parenthèse, non contente de pasticher les procédés favoris de mon camarade Délèque, gâche l’harmonie) du côté réformiste: l’Argumentum ad populum, l’Argument démocratique, l’Argument fonctionnaliste et du côté puriste, ou conservateur, ou fixiste, ou antiréformiste l’Argument sémantique et l’Argument (généralement fallacieux) esthétique.

L’Appel à la tradition

L’argument implicite de base de la position antiréformiste est un appel à la tradition. Pourquoi changer ce qui est bel et bon, pourquoi vandaliser l’œuvre des anciens, cent fois reconduite par les produits de l’édition imprimée depuis deux cent ans? L’observateur profane voit en l’orthographe française un tout fini et monolithique, donné, en soi, par quelque divinité académique qui en aurait une fois pour toutes fixé les règles (et surtout les exceptions) sur une tablette de marbre originelle, quelque part entre la renaissance et la modernité. Étrange prémisse, en vérité, qui mériterait une longue méditation à elle seule (quelles qualités confèrent à une entité la sacralité requise pour prétendre au statut de monument de conservation? La perfection? Le prestige magique de l’idole?).

Orthographe mouvante

Il nous suffira de rappeler à ceux-là que l’orthographe que nous employons aujourd’hui n’est fixée que depuis 1835, et ce, au terme d’une série de modifications qui furent successivement entérinées par l’usage des imprimeurs, puis celui du public, dans le cadre d’une mouvance assez naturelle. Dans son excellente Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, Chevrel nous rappelle les faits:


(Tableau reproduit à partir de Chevrel, André, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, 2006, éditions Retz, Paris, p. 118)

Que vaut l’immanence de l’i d’oignon sous un tel éclairage?

La tradition? Laquelle, donc?

mercredi 14 octobre 2009

C'est bien plus beau lorsque c'est inutile

Résumé des épisodes précédents: À la guerre comme à la guerre! Comme chaque automne, anciens et maudernes s'arrachent les cheveux autour du débat cyclique sur l'orthographe: simplifier, rectifier, refonder ou fixer dans le granit la convention écrite? Dans cette série de billets, je tente de schématiser le débat en présentant un à un les arguments mastiqués depuis 500 ans, tantôt pour reconduire la tradition, tantôt pour l'éventrer (nous reparlerons du code SMS!), le plus souvent pour l'amender, puis j'établirai des liens entre ces arguments, qui se répondent l'un l'autre. Dans ce réseau de billets courts, linguistes-réformistes affrontent écrivains-antiréformistes, abstraits ou personnifiés au gré de mes humeurs.

Dans les épisodes précédents, nous avons vu, du côté des réformistes, le type socialement correct user de l'argument démocratique, incriminant la difficulté et l'irrégularité du code écrit comme instruments de discrimination sociale. Cet argument a fait bloc avec l'Argumentum ad populum, selon lequel toutes les langues doivent un jour ou l'autre passer par une modernisation de leur orthographe, contre l'argument sémantique des antiréformistes, qui versent une larme à la perspective de voir rejetées certaines de nos pratiques graphiques porteuses d'un sens étymologique, tel le 'ph' issu d'emprunts du grec.


Mais il y a plus.

Jetez un écrivain dans la mêlée et s'élèveront des plaintes à vous déchirer les boyaux. À grands cris, les artistes de la chose écrite défendront l'"esthétique" de "leur" "langue", la coquetterie de l'inutile, le charme de la complication, la beauté du patrimoine, la sagesse de la tradition, l'aura mystique des fossiles de l'histoire de l'écriture du français, en somme, jusqu'à revendiquer, chez les plus radicaux, la création d'une nouvelle liste de pluriels rebelles qui viendrait s'ajouter à celle des choux z'et des hiboux.

J'exagère.

Le sophisme tient dans l'inversion de la causalité amoureuse: l'"esthète" croit que le 'oi' de l'oignon est entré dans l'orthodoxie en raison son esthétisme, alors que, de toute évidence, la chose lui semble pure et jolie, à l'inverse, parce qu'il s'y est habitué, contre toute raison.

La circularité du raisonnement donne le vertige: "c'est la tradition, donc c'est bon", puis "c'est beau, donc il faut le conserver".

L'Esprit français repose entier en cet argument.

L'Esprit français.

En quoi consiste-t-il?
Essentiellement à s'opposer à...
l'Esprit anglais!

Et en quoi consiste l'Esprit anglais?

La pensée pragmatique.

C'est au linguiste, au technicien, au fonctionnaliste, à la pensée efficace, bref, à la pragmatique anglo-saxonne, que s'adresse l'écrivain français lorsqu'il braille, soulevant l'enthousiasme de la foule,

C'est bien plus beau lorsque c'est inutile!!!

dimanche 4 octobre 2009

De l'intelligence de la langue et de la clarté de la pensée

La grammaire est la clarté de la pensée.

L'orthographe, c'est le génie de la langue française.
(Alain Bentolila)

Incantations.

Creuses?

Ces formules punchées ont-elle un sens, au-delà de leur apparente vacuité?

Cette "intelligence", invoquée par les fixistes, qui résiderait dans une consonne muette et les douze graphies du son 'o', est-elle autre chose que le dérisoire objet de culte d'un fanatique de la tradition abonné au Figaro?

Quelle est la richesse de ce barrage de difficultés érigé au fil des siècles sans autre plan que celui de la contingence de l'histoire?

L'argument sémantique: orthographe grammaticale et marques étymologiques

"La deuxième [réforme proposée par André Chevrel] consisterait à supprimer les lettres grecques, le h chaque fois qu’il est étymologique (rhume, thèse et même chœur : tant pis pour l’homonymie) et le y qui serait remplacé par un icycle, système, tyran) ; pour le groupe ph, il suffirait de le remplacer par un f (phénomène, philosophe). " A cela nous répondons tout d’abord qu’une telle proposition s’appuie sur des erreurs : le " i grec " n’a rien d’un " i ", c’est un " u ". De même, le " ph " grec n’a aucun rapport avec un " f " ; c’est un " p " aspiré (pour des raisons propres à la phonétique grecque), raison pour laquelle on l’a transcrit " p " + " h ". Ensuite, nous répondons que maintenir la graphie " ph " permet de rapprocher " op-h-talmique " de " op-tique " ou de " my(o)-ope ", par exemple. Le maintien des graphies permet de travailler le lexique français à partir de semblables rapprochements, et cette légèreté à évincer leur dimension étymologique pose donc un sérieux problème : c’est la possibilité d’accéder à l’explication d’une part importante de l’orthographe lexicale qui disparaît, en sus de la liquidation de l’apport sémantique de l’étymologie."
- Luc Richer

Voilà pour le volet étymologique de l'Argument sémantique.

Et encore Bentolila, à propos de l'orthographe grammaticale:

"Il faut au préalable distinguer orthographe usuelle et orthographe grammaticale. Tout le monde parle de simplifier l'orthographe, mais ce faisant, on mélange tout. Il est hors de question de simplifier la grammaire, car elle traduit la façon de penser la langue. Accorder des participes, conjuguer correctement un verbe sont des processus fondamentaux. Ils donnent à voir que tel verbe va avec tel sujet, que c'est bien celui-ci qui agit et non un autre, qu'un pronom est d'un genre particulier parce qu'il se rapporte à tel nom, que « laquelle » renvoie à Sophie et non à « Pierre ». Celui qui ne maîtrise pas ça ne parvient pas à structurer le monde et ses catégories. Ce qui transparaît à travers l'orthographe grammaticale est la clarté de la pensée."
- Alain Bentolila

L'argument est le même dans les deux cas: s'il fallait rectifier l'orthographe de telle façon qu'elle corresponde plus adéquatement à la prononciation moderne du français, il serait dommage d'éliminer des graphies qui, quoique complexifiant le rapport entre la lettre et le son, sont néanmoins porteuses de sens.

À cet argument très valable on pourrait toujours répondre que l'apprentissage de l'étymologie peut fort bien se passer de telles traces graphiques, que l'information relative à l'étymologie d'un mot peut-être stockée dans une entrée de dictionnaire sans l'être dans la graphie.